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Narcisse et le mal du siècle

narcisse_moderniteNarcisse et la crise de la modernité par Negin Daneshvar-Malevergne aux éditions Dervy.

Sommes nous condamnés à nous répéter en écho à notre propre image désormais vidée de tout sens ? Cette question méritait d'être posée et elle est magistralement traitée dans cet ouvrage qui - tout en abordant la naissance et la genèse du mythe, notamment à travers le portrait baudelairien du spleen et la figure du dandy (le baron de Charlus) ou du snob tel que la littérature nous en donne le portrait caricatural jusqu'à Marcel Proust - n'omet pas de le replacer dans notre propre crise identitaire actuelle, celle de la post-modernité. L'homme contemporain peut et doit se réconcilier avec lui même et sans doute absorber cette étape clé de féminisation des valeurs, seul moyen selon l'auteur pour contourner et refuser la décadence qui nous guette. Narcisse est pleinement un mythe initiatique de première importance, celui par lequel les sociétés apprennent à se libérer du poids des totalitarismes, là où l'altérité est violemment refoulé au nom d'une identité qui étouffe toutes les différences. A l'inverse, la traversée du mythe nous apprend à élaborer une réelle profondeur de l'homme intérieur. A ce titre Narcisse est bien au fondement de la psyché et aborder son étude devient d'une urgente nécessité pour qui veut réamorcer les mécanismes d'un idéal créateur propice à la formation de toute individualité épanouie. JK

 

 

narcisse_fleurLe mythe : L'enracinement du mythe de Narcisse dans la réalité grecque est visible dès l'Antiquité, due, à une fontaine qui se trouvait en Thespie, et qui se nommait Narcisse.
On dit que, de la roche d'oû cette fontaine naissait, se formait un écho.
Le nom de Narcisse n'est pas un hasard de langage : la fleur nommée narcisse, a pour étymologie grecque Narké (narcose). On lui reconnaissait le pouvoir d'endormir les divinités ; Perséphone fut engourdie par son parfum ; ce qui permit à Hadès de l'emporter au fond de la terre.
De cette fleur, qui poussait près de l'onde dans laquelle se mirait Narcisse pour y sombrer, les deux mots et leurs significations se rejoignent pour n'en faire plus qu'un.
L'interprétation de ce mythe a permis de remarquer que cette fleur de printemps était un signe de fécondité, mélange à la fois d'un certain sommeil que l'on peut assimiler à la Mort et de la Renaissance de la vie ; un cycle que l'on peut remarquer dans l'ensemble des mythes.
Le mythe de Narcisse fait apparaître l'eau comme un miroir, oû se reflète un Moi idéalisé. 
Le premier récit de la création du narcisse est donné par un Hymne Homérique du VII ou VIIIe siècle.Héra, qui cherchait, comme à son habitude, l'affreuse amante de Zeus, pris connaissance des gais propos que la nymphe Echo, favorite d'Artémis ou la déesse des bois et des animaux sauvages, tenaient sur son compte.Dans son élan cruel et injuste habituel, Héra décida alors de déclencher sa fureur contre la nymphe.
Elle la condamna à la répétition de cette phrase lorsqu'il lui viendra l'envie de parler.: "Tu auras toujours le dernier mot, mais tu ne parleras plus jamais la première".
Introduction :
Les époques charnières et de crise par leur nature équivoque et complexe, et grâce à la richesse de leur expression ont de tout temps contribué à une connaissance approfondie de l'homme. La fin de siècle, située entre la fin du XIX et le début du XX è siècle, affectée par une déstabilisation profonde de la société, à travers une littérature abondante a tenté d'apprécier les origines du malaise de l'homme, la nature de la pathologie et sa progression.
salome_jean
Narcisse, mythe de la connaissance de l'homme et du monde et mythe de l'identification, dans la totalité de ses représenta­tions dans les littératures française et anglaise expose les craintes et les aspirations du Moi confronté à la Crise. Figure eschato­logique, Narcisse s'imprègne aussi de l'essence emblématique des fins de siècle, faisant l'expérience périlleuse et éprouvante du déclin et de la régénérescence sous forme d'une initiation.
Le choix d'observer la crise, les ruptures et les mutations en France et en Angleterre n'obéit pas à l'intention de marquer des oppositions, mais répond plutôt au souci de reconstituer les manifestations diverses d'un mythe probablement central pour la connaissance de l'être et sa capacité d'adhérer au monde.
Le premier chapitre de cet essai est consacré à la genèse du mythe de Narcisse. Il présente une observation fouillée de ses origines, de sa thématique, de sa structure et de son évolution à travers les âges littéraires. L'objet principal est d'apporter des lumières sur l'essence et notamment les finalités du mythe, les­quelles ont été partiellement omises des études tant anciennes que récentes.
Le second chapitre identifiant la Décadence à une figure nar­cissique, explique la natUre du phénomène en insistant sur son rôle dans la remise en cause des repères dans les sociétés et l'intérêt d'une prise de conscience des erreurs par le biais de doutes, d'interrogations et de réflexions. La Décadence ou la Crise, en participant au retour du refoulé, du déchaînement des sens et des idées primaires, remonte à la source de l'humanité et fait ressurgir les valeurs futures du Chaos. Cette phase suit celle où les individus, pour fuir les vérités cruelles de l'existence s'acheminent vers le faux, la valeur refuge des temps de crise, où l'attrait pour les apparences vides de sens désintègre les assises de la société.
Le troisième chapitre détermine la phase du rejet comme la première étape de la réaction de l'individu confronté à la réalité extérieure. Pour échapper aux angoisses imposées par cette réa­lité envahissante, menaçant l'intégrité psychique du moi, l'indi­vidu rompt ses relations avec le monde extérieur et surcompense ses angoisses par une affirmation hypertrophiée de sa personne. Ce retour au narcissisme primaire est reconnu comme une défense contre la perte d'autonomie face à l'autorité imposante et hostile d'un environnement frustrant qui condamne l'être à se détruire. L'idéalisme, dès lors comme système de fuite, sert à inventer un contre monde utopique pour empêcher la rupture totale avec la réalité.
Le quatrième chapitre, la phase de la réaction, correspond aux manifestations auto-conservatrices du moi affecté par le malaise d'exister. L'exaltation de l'ego, signe d'une grande fragilité marque les conséquences d'une modernité aliénante et incapable d'apporter des éléments de réponse à une humanité en souf­france. Le vide des valeurs contribue à écarter l'amour comme principe. De cette fuite résulte une génération introvertie, désexualisée et narcissique. Freud désignait les deux cas de nar­cissisme primaire et secondaire comme l'investissement total de la libido sur le Moi, aspirant à former une unité de défense au détriment du monde extérieur. Quelle stratégie adopter pour réapprendre à vivre ?
La littérature érotique, des scènes initia­tiques d'auto-érotisme, la propagation de figures de femmes séductrices, comme l'image offerte au regard de Narcisse, par­ticipent à l'éveil des sens tombés dans la léthargie. Le retour au monde mythique, comme moyen de réflexion sur les origines d'une humanité habitée par le sacré et la vie, comme l'appel à la psychanalyse, dans le but de saisir les origines du mal contri­buent à alimenter les débats.
Le cinquième chapitre correspondant à la phase de l'unité, marque la fin de l'opposition entre l'homme et la nature, le sujet et l'objet, la vie et la mort. La conscience de la vérité essentielle du monde et de soi mène à la prise de conscience de l'empri­sonnement de l'homme. Renonçant à l'amertume du pes­simisme, l'individu n'échappe pas totalement à une pensée défaitiste, étant toujours attaché à une vision idéaliste du monde. Au cœur de cette immensité qu'est la nature, l'homme est encore à la recherche de cette fusion avec la mère qui rappelle la phase du narcissisme primaire. Ce retour à la nature-mère initiatrice ou au sacré simule un retour à l'origine paradisiaque, voire un retour au Moi originel, sans faille, innocent et non corrompu. Cette évasion dans la spiritualité, cette recherche d'abstraction est une forme de renoncement au Moi ancré dans le réel, dans le but de s'extraire des désordres du monde. La vérité à laquelle Narcisse accède n'est ni partagée ni communiquée à ceux qui œuvrent dans la société.
Le sixième chapitre, Vers une féminisation des valeurs pour contourner la Décadence, renverse la situation, sous l'effet de ces mêmes procédés qui participent à la mise en œuvre d'une société transgressive. Salomé, figure inversée de Narcisse se joint au mou­vement qui mettra un terme à l'initiation de l'individu confrontéà un monde en crise. Se transformant en ce fameux miroir, qui permit au jeune Narcisse de se retrouver, de grandir et devenir adulte; Salomé par sa danse, qui est mouvement et non pas fixité, action et non pas contemplation, apprend à l'homme par le biais de cette tentation dionysiaque à aspirer à vivre, désirer vivre. Sa contribution à la libération des formes narcissiques et figées dans l'art et dans la société procède à la naissance d'une nouvelle individualité agissante, créatrice et fertile.

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