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Dame Frances Yates

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Les éditions Alias rendent hommage à "Dame Frances Yates" au travers de deux livres "Fragments autobiographiques" et "Science et tradition hermétique". L'occasion pour nous de rappeler brièvement son parcours et le livre monumental qui l'a fit connaitre "Giordano Bruno et la tradition Hermétique" (Dervy, 1988, Bibliothèque de l'Hermétisme, collection dirigée par Antoine Faivre). Dans ce livre, le dominicain Giordano bruno, condamné au bûcher en 1600, apparaît comme un philosophe et un mage hermétisant, porteur d'un message religieux original. Le soutien qu'il apporta à l'héliocentrisme copernicien est associé à la magie solaire de Ficin. Bruno, précurseur de Galilée, fut aussi l'un des premiers à défendre l'idée d'un univers infini et la pluralité des mondes habités.


« Je ne suis pas une occultiste, ni une alchimiste, ni une quelconque sorcière. Je ne suis qu'une humble historienne, dont l'activité favorite est la lecture.» Pour son «humble» travail, elle se verra conférer toutes les distinctions honorifiques, recevra le prix Galilée, sera Officer of the Order of the British Empire et, en 1977, élevée au rang de Dame Commander. Quant à son activité de lectrice, elle l'exerce dès son plus jeune âge - elle publie à 13 ans son premier article dans le Glasgow Herald - et, de façon frénétique, quand elle devient membre de l'Institut Warburg.

aby_warburg"La Bibliothèque fondée en 1905 à Hambourg par Aby Warburg, forcée de «déménager» en Angleterre à l'avènement du nazisme, était alors sise dans les Imperial Institute Buildings, South Kensington : elle contenait, en plus de 200 000 photographies, près de 90 000 volumes et était à disposition des savants anglais et étrangers. Elle était organisée de façon originale : fuyant le traditionnel classement en «sujets», elle disposait les livres par «associations» ou «sympathie magique», de telle sorte que, sur une question qui l'intéressait, le chercheur pût aller de domaine en domaine et découvrir des connexions insoupçonnées entre la philosophie, l'histoire de l'art, la science, la musique, la religion, la sociologie, la littérature. De l'institution, dirigée entre autres par Fritz Saxl et Ernst Gombrich, Dame Frances Amelia Yates a été l'une des âmes. Un Dante sans Virgile, capable de se diriger lestement dans «cet étrange dédale de salles gothiques, si hautes que le plafond semblait presque se perdre dans les nuages». Ou une équilibriste, dont un disciple se souvient qu'elle se hissait «au sommet de l'échelle, en se balançant comme un marin dans la tempête», tendait «tout son corps vers la droite pour attraper un gros volume, puis vers la gauche pour en attraper un autre», en risquant à chaque instant la chute ! "

De Frances A. Yates sont aujourd’hui publiés deux ouvrages : Science et tradition hermétique et Fragments yates_francesautobiographiques. Le premier contient deux courts textes sur Newton et Copernic, ainsi que l’essai «La tradition hermétique dans la science de la Renaissance», sorte de «condensé» de ce qu’on a appelé le «Yates paradigm» : à savoir l’idée germinale selon laquelle les origines du changement de climat intellectuel en Europe occidentale, d’où naîtra la «science moderne», doivent être recherchées dans des traditions magiques et hermétiques, repérables aussi bien chez Léonard de Vinci, Giordano Bruno, John Dee, Francis Bacon que dans le néoplatonisme de Marsile Ficin ou l’humanisme de Pic de la Mirandole. Les Fragments autobiographiques sont, eux, la première partie d’un livre que Yates s’était promis d’écrire, une sorte d’«ego-histoire» avant l’heure qui eût retracé son itinéraire intellectuel, évoqué l’éveil de son intérêt pour la Renaissance, décrit la genèse de l’Institut Warburg, qu’elle fréquente dès 1937 et intègre à la fin de la guerre, puis la carrière de l’historienne, à laquelle ses ouvrages vont donner une réputation mondiale - en particulier ce «classique» qu’est Giordano Bruno et la tradition hermétique (Dervy 1988), qui a modifié totalement l’image du philosophe italien et changé la place qu’il occupait dans l’histoire de la pensée : de savant, galiléen et copernicien, précurseur de Kepler, de Newton et de la science moderne, à visionnaire, mage de la Renaissance, porteur d’un message religieux ou théosophique «égyptien», hérité de Hermès Trismégiste  - du Corpus Hermeticum).

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Giordano Bruno et Cornélius Agrippa : deux figures majeures de la crise de la renaissance :

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C'est d'abord par son travail sur un aspect méconnu de l'humanisme naissant, l'Art de la mémoire que Frances Yates se fait connaitre.

La légende raconte que « l'art de la mémoire » fut inventé en Grèce par le poète Simonide de Céos, lors d'un banquet donné au par un noble de Thessalie. Le toit de la maison s'étant effondré en sur les convives en l'absence de Simonide, celui-ci seul fut capable de rendre leur nom aux cadavres défigurés, grâce à son souvenir des lieux où les invités étaient assis. « Il comprit qu'une disposition ordonnée est essentielle à une bonne mémoire. ».

Ainsi commence la vaste fresque que Frances A. Yates dresse, avec sa rigueur d'historienne, de la Grèce antique jusqu'à Leibniz. Son projet est aussi humble qu'important : mettre en lumière les caractères généraux et l'évolution d'une réalité considérée comme marginale et qui, pourtant, touche à l'histoire essentielle de la culture et de l'imagination. Elle mène scrupuleusement son entreprise et ne fait qu'entrouvrir les portes de l'interprétation.
D'une importance capitale avant l'invention de l'imprimerie, « l'art de la mémoire » est « transmis à Rome d'où il passa dans la la tradition européenne ». Partie de la rhétorique, il permettait aux grands orateurs de prononcer de très longs discours avec une précision impeccable. Il se fonde sur deux données essentielles: les lieux et les images. Cicéron dit: « Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit; les images sont les lettres qu'on y trace. » La Mémoire est donc d'abord un édifice à but pratique, une sorte de Musée où des tableaux sont entreposés dans de petites salles bien proportionnées, ni trop claires ni trop obscures, que l'orateur doit pouvoir parcourir en imagination au fil de son discours. Cela exige, bien sûr, une grande précision visuelle à laquelle doit aider le choc émotionnel que chaque image produit. L'art soutient la nature en plaçant les mots dans un théâtre; ils deviennent les acteurs de la pensée.

Cette étrange rhétorique architecturale et dramatique s'accorde aux préoccupations culturelles des époques auxquelles elle se rattache, et se transforme peu à peu en une philosophie et une morale de l'harmonie.

« Technique laïque, dépouillée de ses connotations médiévales », l'art de la mémoire devient mystique jusqu'à l'hérésie, puisque Giordano Bruno périt sur le bûcher. Intégré au mouvement néo-platonicien, il se transforme en un art occulte et hermétique, et continue, par cette métamorphose, d'occuper « une place centrale dans une des plus profondes traditions européennes ». S'intéressant parallèlement aux structures de l'art et aux possibilités cachées de la connaissance, la renaissance est une promotion de l'homme fasciné par l'architecture, c'est-à-dire par l'ordre qui permet de rejoindre Dieu. Ainsi Guilio Camillo construit-il un amphithéâtre où le spectateur sera capable de « discourir sur n'importe quel sujet avec autant d'aisance que Cicéron ». Il appelle cet édifice une « âme construite », car on peut y voir physiquement ce que l'esprit conçoit, mais que l'oeil ne perçoit point. « Le théâtre est donc une vision du monde (...) depuis les sources supracélestes de la sagesse. » Les images y prennent place dans des lieux éternels; elles sont dotées de pouvoirs magiques; ce sont des talismans qui mettent en mouvement l'imagination. L'art de la mémoire n'est plus le recours de la faiblesse humaine, mais l'attribut du divin, reflet du macrocosme dans le microcosme de son esprit.

Cet art, Giordano Bruno le porte à son apothéose. L'ouvrage de F. A. Yates se termine sur une série de perspectives. Le sait-on seulement ?.. mais c'est par un contreverse sur l'Art de la Mémoire et notamment du traité de Ramus que débute le célèbre discours de la méthode qui entend substituer à l'ordre "magique" de mnemosyne un ordre fondé sur la chaine rationnelle de la déduction causale.  Au XVIIè siècle, l'art de la mémoire est connu et discuté par des penseurs comme Bacon, Descartes et Leibniz. De méthode destinée à mémoriser une connaissance encyclopédique, il deviendra la méthode d’étude de cette encyclopédie. D'une certaine manière, la tentative de G. Bruno pour parvenir à une « connaissance universelle en combinant des images significatives de la réalité » peut ressembler à un calcul infinitésimal sauvage. Le souci de la connaissance est au coeur de la mémoire.

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Retrouvez sur Publipole l'ensemble des livres qui vous permettront de partir à la découverte de l'origine de l'Hermétisme, courant à la fois fondateur de l'Humanisme et fondateur de la modernité européenne. Voir la Bibliothèque de l'Hermétisme.

 

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