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Esotérisme ? peut-on encore employer ce mot : le regard de l’Editeur : Bernard Renaud de la Faverie (Editions Dervy-Médicis).

Avec plus de 75 titres publiés chaque année en rapport avec l’histoire de la Tradition et des traditions, BernardRenaud de la Faverie, directeur des éditions Dervy-Médicis (Groupe Albin-Michel) peut aligner un bilan satisfaisant malgré une situation de crise traversée par l’ensemble de la profession. Premier éditeur maçonnique de france (de célèbres plumes historiques comme Oswald Wirth, Jules Boucher, puis plus proches de nous Alain Pozarnik, Bruno Etienne, Roger Dachez, Alain Bernheim, Irène Mainguy, Antoine Faivre - mais il est impossible de les citer tous ! - il ne délaisse pas pour autant les autres dimensions d’un domaine dont la cohérence prend forme progressivement au travers des différents ouvrages qui vont du manuel maçonnique aux aspects de la médecine tibétaine en passant par les différentes formes de sagesse occidentale / orientale (Collection Chemins de sagesse) : ordo ab chaos semble être la devise de cette maison d’éditions fondée au lendemain de la guerre et qui reste aujourd’hui incontournable dans le paysage de la spiritualité française. En prenant le pari de faire évoluer le concept d’ésotérisme versune définition plurielle et initiatique, Bernard Renaud de la Faverie entend à sa façon apporter une réponse au grand débat laissé en chantier depuis que les "anciens" nous ont quitté ; René Guénon, Schwaller de Lubicz, F. Schuon, H. Corbin, Amadou etc... On ne peut que souhaiter le succès de cette ambitieuse entreprise.

Vous avez dit "ésotérisme ?"

« Esotérisme » appartient à cette catégorie de mots/autobus, selon la belle expression d’Emile Poulat, véhiculant des notions d’origine différente et qui n’ont pas la même destination ; de plus, les utilisateurs ne se parlent pas pendant le trajet. La confusion est de règle depuis l’apparition du mot en 1828 : Pierre Leroux, un des premiers à l’utiliser comme catégorie de pensée (De l’Humanité 1840) parlait déjà, à son propos, de « brumes » (La grève de Samarez 1863). Parallèlement, la référence omniprésente au secret et à des mystères de l’initiation provoqua de façon récurrente la dénonciation d’un complot ésotérique.

La polémique catholique antimaçonnique (Barbier, 1910) garda la haute main sur le thème au XIXè siècle ; elle a connu une nouvelle jeunesse avec la lutte antisecte et, plus récemment avec les remous provoqués par le succès fulgurant du Da Vinci Code (2003) ramenant la question au premier rang de l’actualité (Taguieff 2005). Les contenus des définitions savantes ont, de plus, varié considérablement, centrés sur les religions à mystères des initiations antiques au XIXè siècle puis sur l’idée de Révélation primordiale dans le néotraditionalisme guénonien à partir des années 1920-1930 (Luc Benoist l’ésotérisme, Que Sais-je ? 1963).

Des différences notoires entre l’usage populaire et les divers usages savants ont ajouté à la confusion suscitant, dans les années 1980, une recherche méthodologique menée par des historiens : Antoine Faivre a discerné ainsi quatre caractères dominants : 1) nature vivante, 2) correspondances 3) imagination créatrice 4) expérience de la transmutation (Accès de l’ésotérisme occidental, 1986).

L’élimination du secret comme élément constitutif de l’ésotérisme et la mise au second plan de la transmission ont creusé l’écart entre conception savante et conception populaire. Le flou et l’absence de rigueur de cette dernière lui ont assuré, en revanche, une certaine stabilité de sens comme phénomène de société deux fois séculaire et évoluant parallèlement au religieux en mutation. C’est ce phénomène là qui est un objet d’étude pour le sociologue qui ne paraît pas se saisir du même « ésotérisme ». A cause de cette incertitude, on ne trouve pratiquement pas de travaux de sociologues sur les mouvements ésotériques en France alors que la notion a été et demeure omniprésente dans les débats médiatiques et que des mouvements dits ésotériques sont recensés dans les inventaires de groupes religieux et des cercles de spiritualité minoritaires destinés à un large public.

L’historien et le sociologue sont en même temps débiteurs de leurs travaux réciproques de définitions nécessaires au bornage avec les champs voisins du religieux : quid de « sacré », de « religion », de « mystique », du symbolisme… ?

En disposant de cet outillage commun il estpossible d’éclairer le cheminement d’un groupe et d’étudier l’enracinement de ses prises de position. Dans une relation réciproque, l’histoire peut fournir des éléments pour construire l’ésotérisme comme un « objet social » qui sera soumis aux méthodes de description et d’analyse sociologique. On pourrait alors tenter de faire une sociographie des acteurs sociaux incarnant ce courant, des cercles qui s’en réclament et de son public. On pourrait mettre en évidence les liens que l’ésotérisme a entretenus avec le politique, les milieux artistiques, le champ religieux à diverses époques. On pourrait y repérer les ruptures et les continuités. En bénéficiant d’études empiriques sur ce qui est ésotérique, ce qui se proclame ou est dénoncé comme tel, le sociologue pourra s’interroger sur ses rapports avec la modernité et l’hypermodernité, sur ses liens avec la protestation, avec la sécularisation…


 

 

 

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